
A une époque où les aliénés sont enfermés et déchus de leurs droits, tout est fait pour plonger les malades dans un monde où la folie n’existe pas. Les dames sont en crinoline, les messieurs en costume d’alpaga. Ils se promènent paisiblement, suivis pas à pas par des infirmiers, dans les allées du parc dont les arbres masquent au printemps les murs sur lesquels on a fixé des tessons de bouteille – qu’on dit installés pour » empêcher les larcins que les mendiants du quartier pourraient commettre dans le verger ou le poulailler « . Le jardin est assez vaste pour donner l’illusion de la liberté aux patients et l’hôtel du XVIIIe siècle qui contient des chambres personnelles, un fumoir, un billard, un salon qui constitue le centre stratégique et mondain de l’institution est admirablement meublé. L’endroit a des allures de maison de campagne ouverte à une compagnie choisie. Car si le médecin soigne aussi parfois à domicile, le séjour dans cette institution n’est en revanche accessible qu’aux couches les plus aisées de la société du Second Empire. Ainsi madame Aupick, la mère de Charles Baudelaire, proche de Zola, ne pourra y envoyer son fils à son grand désespoir.
Grâce à la découverte d’archives inédites, détaillant des lettres et des milliers de diagnostics, Laure Murat nous révèle l’aventure d’un lieu sans équivalent dans l’histoire de la psychiatrie. Alors que certaines anecdotes délicieuses prêtent à rire – cf. les rebondissements liés aux faveurs et défaveurs de l’une des plus célèbres maîtresses de l’empereur, la comtesse de Castiglione (à gauche), qui passa les trente dernières années de sa vie à se faire prendre en photographie dans les costumes les plus fous – l’on est en revanche touché par le récit des crises des aliénés plus dangereux pour lesquelles on utilise les » bricoles » – liens utilisés pour attacher les pieds et poignets du patient à son lit – ou par la maladie de Maupassant dont les derniers mois sont marqués par un délire incessant entretenu par des hallucinations de tout genre.
Si le grand mérite de cette enquête est de retracer les prémisses de la psychiatrie et de la psychanalyse, cet ouvrage pose aussi une question essentielle, celle des rapports entre la folie et la création qu’illustre particulièrement le cas de Gérard Labrunie, plus connu sous le nom de Nerval. L’auteur d’Aurélia et d’El desdichado effectua plusieurs séjours dans la clinique et ses rapports avec le docteur furent à plusieurs reprises d’une grande violence. Il souffrait d’une psychose maniaco-dépressive sans doute aggravée par la schizophrénie. Sa maladie ne l’empêcha pas d’écrire puisque sa démence fut à l’origine de ses plus belles œuvres. Mais le docteur Blanchene pouvait parvenir à guérir un patient qui ne songeait plus qu’à lui échapper et qui finit par parvenir à quitter la maison malgré l’avis d’Emile. C’est ainsi qu’on retrouva un matin glacial Nerval, pendu à un lacet retenu à une grille de la sinistre rue de la Vieille lanterne tapie derrière le Châtelet.
Laure Murat, La Maison du docteur Blanche, Hachette, collection Pluriel histoire, 2001, 424 p.










