Livre d’Histoire : Les intellectuels au Moyen Age, de Jacques Le Goff

Le clerc qui ne se confond pas avec le prêtre ou le moine est le descendant d’une lignée originale dans l’Occident urbain du Moyen Age, celle des intellectuels. Le mot peut faire sourire : il est moderne et semble anachronique pour la période étudiée dans ce livre qui va du XIIe au début du XVIe siècle. Ce mot présente pourtant un avantage, celui de désigner à la fois le penseur et l’enseignant et d’être clair pour nos contemporains.

Les intellectuels au Moyen Age

L’enquête de Jacques Le Goff, grande figure des études médiévales en France, et auteur ici d’un remarquable livre d’histoire , est une introduction à la sociologie historique de l’intellectuel occidental. Il s’agit d’une galerie de caractères finement analysés. Devenue un classique, elle a été publiée en 1957 avant de reparaître en 1985, augmentée d’une préface et d’une bibliographie critique prenant en compte les travaux les plus récents qui depuis cette étude fondatrice abondent sur ce thème.

On y découvre comment cette figure apparut au XIIe siècle, époque de la Renaissance urbaine où fleurirent dans les grandes villes des écoles bouillonnantes où se pressaient autour de maîtres renommés des étudiants parfois agités – en témoigne l’histoire des Goliards, les nombreuses rixes qui opposaient bourgeois et étudiants dans le « Quartier Latin » à Paris ou les célèbres péripéties de l’histoire d’Héloïse et d’Abélard. Les traductions du grec passant par l’arabe commencées au XIe siècle sont portées à la connaissance des clercs et permettent un renouveau des études, une véritable Renaissance avant l’heure puisqu’on renoue avec les écrits antiques que l’on avait perdus ou que l’on n’était plus en mesure de comprendre. L’intellectuel du XIIe siècle est un professionnel, avec ses matériaux – les Anciens – et avec ses techniques – dont la principale est l’imitation des Anciens.

Mais ceux-ci sont utilisés pour aller plus loin, « comme les navires italiens utilisent la mer pour aller aux sources orientales de la richesse ». Tel est le sens de la fameuse phrase de Bernard de Chartres qui a eu un tel retentissement au Moyen Age : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules des géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de leur taille gigantesque… »

 Livre de Sociologie historique

L’ouvrage propose une définition sociologique et historique (un peu à la manière d’un Norbert ELIAS) de la figure de l’intellectuel médiéval, compris comme celui qui « recherche et enseigne », et dont l’émergence est liée à l’essor des villes et des universités à partir du XIIe siècle. Le Goff y montre comment ces intellectuels, souvent des clercs urbains, se distinguent des moines et des prêtres, et comment leur rôle s’inscrit dans la transformation de la société médiévale. L’auteur s’attache particulièrement à la figure de Pierre Abélard, qu’il considère comme le premier intellectuel au sens moderne, en raison de son insistance sur l’alliance de la raison et de la foi, de son enseignement public et de son indépendance vis-à-vis des institutions monastiques.

Le Goff souligne aussi l’importance du cadre urbain et de la professionnalisation de l’enseignement dans la constitution de cette nouvelle catégorie sociale. L’essai est salué pour sa rigueur, sa clarté et son approche novatrice, mêlant histoire sociale et anthropologie. Il ne s’agit pas d’une histoire des idées, mais d’une étude sur la place et le rôle des intellectuels dans la société médiévale, avec une attention particulière portée aux structures (universités, confréries) qui ont permis leur émergence.

L’ouvrage reste une référence pour comprendre la genèse de l’intellectuel occidental

 

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